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Naoum Kleïman a sauvé le Musée du cinéma, était ami avec Tarkovski et connaissait Godard. Et ce n'est qu'une petite partie de ses mérites. Le réalisateur Andreï Natotsinski dresse le portrait du légendaire cinéphile à partir de fragments de mémoire e...

Ceux qui connaissent ne serait-ce qu'un peu la figure de Naoum Ikhilievitch Kleïman comprennent avec quelle vénération il convient de le mentionner. C'est comme essayer de résumer un siècle d'histoire du cinéma dans une modeste vidéo-essai. Couvrir la chronologie, énumérer les changements et les étapes de développement est tout simplement impossible. Pour cela, il faudrait un cycle de conférences, des volumes de mémoires et une quantité illimitée de temps libre, dont nous sommes tous, malheureusement, privés. Naoum Ikhilievitch est un homme qui a dirigé le Musée du cinéma pendant quarante ans, se battant pour lui contre les fonctionnaires, il a connu Tarkovski, Choukchine et Chpalikov, il était publiquement admiré par Jean-Luc Godard. Rien qu'en prenant conscience de cette série de faits, il est agréable de penser que l'on peut rencontrer Naoum Kleïman dans les jardins de Peterhof ou dans les rues de Moscou, lui serrer la main ou prendre une photo en souvenir.

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Le réalisateur Andreï Natotsinski ne cherche pas à faire tenir la grandeur de la figure du héros dans un format d'une heure et demie. «Naoum. Pressentiments» joue avec le spectateur à travers la forme, et c'est là sa principale réussite et son principal risque. La clé du montage se trouve dans le film lui-même, dans les réflexions de Naoum Ikhilievitch sur la façon dont Sergueï Eisenstein montait et dont Alexandre Pouchkine écrivait des poèmes. Il s'agit avant tout de structures homonymiques et de polyphonie de sens, des termes que Kleïman lui-même prononce au cours du film. Un œil averti saura repérer des plans d'«Octobre» et de «L'Arche russe», de «La Passion de Jeanne d'Arc», des «Sept Samouraïs», de «Fin d'automne» et d'une dizaine d'autres films. Certains y verront de la vulgarité, du graphomanie cinéphile, de la reconnaissance à bon marché. Cependant, les fragments ne sont pas tissés pour le plaisir de la reconnaissance, ou du moins pas seulement pour cela. Il est agréable de penser que toi, spectateur averti, tu as vu cette référence que personne d'autre n'a remarquée. Les fragments portent en eux ces multiples sens dont parle le héros. Le cinéma y parle pour lui-même, devient non pas une illustration, mais un co-auteur. Cette polyphonie de sens n'est pas nouvelle. Des procédés similaires ont été observés par les spectateurs dans «Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma», un film dédié au centenaire du cinéma sous la direction attentive de la grand-mère de la «Nouvelle Vague» française, Agnès Varda. Parmi les films plus populaires dans la conscience du spectateur moderne, on peut citer Bernardo Bertolucci. «Naoum. Pressentiments» est difficile à insérer dans cette série logique, car le cinéma de fiction est toujours antagoniste au cinéma non-fictionnel. Cependant, tous ces films deviennent une lettre d'amour au monde du cinéma, dont les spectateurs sont épris depuis plus d'un siècle.

Amour, révolution, art et autres péchés capitaux : cinq films de Bernardo Bertolucci
Sofia Bikkanova
Amour, révolution, art et autres péchés capitaux : cinq films de Bernardo Bertolucci

Au box-office — «Le Dernier Empereur» de Bernardo Bertolucci. À cette occasion, nous rappelons cinq autres films de l'un des cinéastes italiens les plus célèbres.

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Certains reprochent à «Naoum. Pressentiments» une monumentalité excessive. Natotsinski, cependant, s'était fixé un seul objectif : attraper la vie par la queue, l'apporter au spectateur dans ses paumes comme la découverte la plus sincère, presque enfantine. Le film se ressent comme une présence infiniment vivante et légère. Andreï Natotsinski cherche avant tout à parler au spectateur dans le langage de l'expression, ce qui est déjà risqué dans le cadre d'un genre habitué à la chronique et aux témoignages oculaires.

Le travail de la caméra se distingue ici par l'effet de l'objectif Petzval, qui se concentre sur le héros, floutant les bords du cadre et créant une illusion de pellicule. «Naoum. Pressentiments» reste une expérience cinématographique pure, une expérience sentimentale de rencontre avec un homme qui a laissé le spectateur entrer dans sa mémoire.

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Vers ce que, dans le cinéma de fiction, on appellerait le dénouement (existe-t-il un dénouement dans le cinéma non-fictionnel, où la vie continue après le générique ?), Naoum Ikhilievitch regarde les feux d'artifice. Dans cette scène, Kleïman est monumental, comme les icônes dont il parle. Son portrait exprime une déclaration d'auteur muette sur la majesté de la figure. Les salves éclairent par intermittence la sérénité pensive sur son visage, tandis que des haut-parleurs du cinéma parvient un chuchotement enfantin du «8½» de Fellini : «Asa Nisi Masa».

Synchroniser la fin du film avec l'une des histoires principales sur la réinterprétation de la vie, sur la magie et le mystère cachés dans une comptine enfantine, est pour le moins virtuose. C'est la clé de la perception. Le film de Natotsinski est aussi une incantation, une tentative d'invoquer l'esprit du siècle passé, de le retenir un instant, permettant d'en ressentir la présence. Et dans le contraste entre le visible et le pressenti réside la matière principale du film. Natotsinski n'a pas réalisé un film sur Kleïman, mais a créé une confession visuelle de son amour profond, presque religieux, pour la nature même du cinéma, où Naoum Ikhilievitch devient un pont entre le passé légendaire et le présent palpitant. Y a-t-il dans le film des réflexions sur l'avenir ? Bien sûr. Elles résident dans la discussion entre Alexandre Sokourov et Naoum Kleïman avec des étudiants en cinéma. Même si le spectateur ne s'identifie pas à cette catégorie sociale, il peut ressentir l'influence du film par une légère oppression de la poitrine. En prenant conscience de la nature de la mortalité, il ne reste aux gens rien d'autre que de tenter de préserver l'héritage du cinéma.

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Nous avons la chance de vivre à la même époque que Naoum Ikhilievitch, de savoir que lui aussi, comme nous, regarde le soleil levant, feuillette des livres, revisionne des films. Le cinéma de Natotsinski matérialise une gratitude collective. Le film est à voir absolument pour ceux qui ne sont pas indifférents au cinéma et qui ont une culture visuelle de base. Dans ce cas, le montage du réalisateur vous transpercera régulièrement de sa polyphonie de sens. Et aussi pour ceux qui doutent. Entendre d'une figure d'une telle envergure des aveux de doutes constants, de difficultés de choix, est pour le moins utile. Pour ceux à qui il semble qu'il existe des élus, à qui tout est donné facilement et qui ne doutent jamais de leur propre exceptionnalité, c'est une preuve du contraire. L'industrie est construite par des romantiques et des rêveurs, et elle reposera sur eux.

Le film est en distribution grâce à K24, cherchez les projections spéciales à Moscou et à Saint-Pétersbourg.

Asa Nisi Masa.