
En salles, un message du Festival de Cannes — « Les Couleurs du temps » de Cédric Klapisch. Sur l'amour, l'art, Paris et de quelle couleur est la modernité — dans notre article.
Le temps est créé par la mort. Ayant besoin de corps et de choses,
il cherche leurs propriétés dans les légumes crus.
Joseph Brodsky, « La Fin d'une belle époque »

Le dernier éclat de l'impressionnisme, la dernière envolée dans la sensation aiguë du chaos extérieur et de la douleur intérieure — le cycle des « Nymphéas » de Claude Monet. Sa femme bien-aimée est décédée, son fils doit bientôt partir au front, sa vue est obscurcie par la cataracte, la France est dans le gouffre de la Première Guerre mondiale, l'Europe dans le déclin de la « Belle Époque ». Mais Monet tente de surmonter la crise. Il achète une petite maison à deux étages à Giverny, près de Paris, et conçoit méticuleusement son jardin, qu'il peindra pendant les vingt années suivantes.
Aujourd'hui, devant les « Nymphéas » de Claude Monet, une jeune fille, la petite amie du créateur de contenu Seb (Abraham Wapler), change de tenue et pose. La robe ne s'harmonise pas avec les teintes émeraude-bleutées, donc la couleur de ce tableau derrière elle, s'il vous plaît, changez-la. On pourrait penser que Cédric Klapisch lève les yeux au ciel ou hausse les épaules, déplorant l'incertitude des couleurs de notre temps, qui peuvent changer à l'écran en une seconde. Elles imitent les styles et les époques avec l'aisance habituelle du (post)postmodernisme. Mais montrer simplement la forme de la modernité ne suffit pas ; Klapisch tente de trouver l'interconnexion des époques. Et il choisit pour cela la métaphore la plus prosaïque et en même temps la plus touchante : l'arbre généalogique.

Dans « Les Couleurs du temps », il y a trois époques : la modernité, incarnée par Seb ; le siècle dernier, incarné par Adèle (Suzanne Lindon) ; et le milieu du XIXe siècle, incarné par sa mère. Alors qu'Adèle quitte son idylle normande pour retrouver sa famille à Paris, les héritiers se rassemblent dans le nid familial avant sa vente dans le monde moderne. Ils doivent donner leur accord pour la démolition de la petite maison de campagne qui, comme il s'avère, non seulement gêne les autorités dans la construction d'une nouvelle horreur de la modernisation (avec parking), mais aussi conserve des souvenirs.
Les vingt personnes sont toutes des descendants d'Adèle, une simple jeune fille qui, il y a cent ans, aimait aussi, ressentait, se cherchait. Et elle est tombée dans l'oubli. Avec tous ses amours, ses sentiments et ses quêtes. Maintenant, on ne sait rien d'elle, mais quatre de ses nombreux héritiers décident de réparer cela. Ils se mettent à examiner les vestiges matériels de sa vie, essayant de reconstruire non seulement Adèle Vermillard elle-même, mais aussi son monde.

Parmi les membres de la famille qui trient les artefacts modestes du siècle dernier, se trouve aussi le double d'Adèle — Seb, tout aussi jeune, inexpérimenté et désespérément tiraillé entre deux mondes. Il est qualifié par le mot à la mode « créateur de contenu », mais lui-même n'a pas encore décidé s'il pourra mettre son âme sur l'autel de la modernité. Après ses rencontres avec son amie, celle-là même qui a proposé de jaunir les « Nymphéas », il jette des regards à une jeune fille intemporelle qui chante à la guitare acoustique sur fond de Paris.
Vermillard aussi avait une décision fatidique similaire, et elle aussi choisissait entre le progrès technologique et la lyrique éternelle de l'âme, mais dans son cas, entre la photographie et la peinture, incarnées par ses deux jeunes voisins : Lucien et Anatole. Elle a bien sûr choisi la peinture. Était-ce le cours naturel des choses ou une habitude de la famille Vermillard ? Nous ne le saurons peut-être jamais. Car la mère d'Adèle aussi avait autrefois décidé de rester avec un jeune peintre qui peignait l'aube dans une brume gris-bleu.

« Les Couleurs du temps » dissèquent les époques à la recherche d'une continuité entre elles. Et, comme toute personne qui se respecte, Cédric Klapisch trouve le lien, bien sûr, dans l'amour et l'art. Mais ce n'est pas pour rien que tous ses doubles ne sont pas des artistes. Ce ne sont que des observateurs. Le processus artistique ne dépend pas d'eux, car on peut lire sur l'interconnexion des génies dans des articles scientifiques, l'écouter dans des conférences publiques, dans les conversations des étudiants en histoire de l'art au déjeuner.
Le réalisateur rend l'idée de la répétition éternelle plus quotidienne. Plus proche. Ses héros sont des gens ordinaires ; leur époque influence leur monde, mais ne le forme pas entièrement. Cette intonation se communique aussi avec l'approche contemporaine, qui accorde une attention croissante au monde des choses, des objets qui entourent les gens. De petits décors qui conservent des sentiments immenses.

Un morceau de toile avec des traits monochromes illisibles semble sans intérêt tant que son histoire n'est pas racontée. Pour Seb, c'est un objet étrange de son arrière-arrière-grand-mère ; pour Adèle, un moyen de trouver son père ; pour sa mère, l'un des derniers souvenirs avec l'être aimé ; pour le monde, une partie de la naissance de l'impressionnisme. Bien que ce dernier intéresse moins Klapisch.
Outre l'amour et l'art, la catégorie de l'éternité dans « Les Couleurs du temps » inclut aussi le lieu. Dans le rythme des coupures de montage entre les époques, il n'y a pas de comparaison. Au contraire, la monumentalité, l'immuabilité de Paris sont soulignées. Les rues peuvent avoir un contenu différent, mais l'âme est toujours la même. Dans le trio amour — art — Paris, il ne manque que Godard ou Bertolucci, mais Cédric Klapisch apprend à se concentrer sur les petites parties dans le décor du tout global.

« Les Couleurs du temps » utilisent les intrigues amoureuses comme fondation, mais le système de coordonnées du film est bien plus large. La partie romantique révèle la continuité des époques, et les siècles sont liés par les gens. Ainsi, les couleurs et les nuances se forment sous le poids de tout ce qui précède, de tout ce qui a été répété et vécu maintes fois par les générations — tout ce qui est touchant, tout ce qui est précieux, tout ce qui est timide, tout ce qui est stupidement juvénile, tout ce qui est cher au cœur, tout ce qui est éternel. Tout ce qui est humain. Et cela peut avoir n'importe quelle couleur. Même le jaune.
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