Preview image

Il y a deux ans, au Festival de Cannes, dans l'un des programmes parallèles, a eu lieu la première d'une nouvelle adaptation du récit « Les Voiles écarlates » d'Alexandre Grine. Il semble que le cinéma d'Europe occidentale rencontre ce texte pour la...

En France, le film s'intitule « L'envol », dans le circuit international « Scarlet », et en Russie, on l'a intitulé « Les Voiles écarlates » pour que le spectateur russe ne confonde rien : oui, c'est l'adaptation du texte d'Alexandre Grine. Et c'est un véritable projet international : le réalisateur italien Pietro Marcello, qui a commencé comme documentariste et s'est aventuré dans le cinéma de fiction (son précédent film de fiction date de 2019), tourne en France avec des acteurs français une histoire tirée d'un livre d'un écrivain russe. De plus, le producteur russe Ilya Stewart, qui travaille beaucoup en Europe et collabore avec des réalisateurs russes tournant à l'étranger, figure parmi les producteurs.

« Martin Eden » – les problèmes des bonnes adaptations
Varvara Ulianenok
« Martin Eden » – les problèmes des bonnes adaptations
Open material

« C'est la folle du village : elle chante tout le temps »

L'histoire nous est familière depuis l'enfance : une fille rêveuse (puis une jeune femme interprétée par la magnifique débutante Juliette Jouan) grandit avec son père veuf (Raphaël Thierry) et croit qu'un jour un beau capitaine viendra la chercher sur un yacht aux voiles écarlates – et elle l'attendra le cœur battant jusqu'à ce qu'il arrive.

Bien sûr, le film ne reprend pas le livre dans tous ses détails, donc certains éléments sont modifiés comme prévu. Par exemple, les voiles écarlates à la fin flottent non pas sur un navire, comme on en a l'habitude, mais sur un avion, ce qui rend l'image encore plus poétique ; de plus, aux commandes se trouvera Louis Garrel (on peut en lire plus sur les différences entre le livre de Grine et le film de Marcello dans notre article séparé). Mais l'essentiel est que Marcello parvient à conserver le ton général de Grine : peu importe à quoi ressemble ce monde, tant qu'il est imprégné de rêves, de jeunesse et d'attente d'un miracle.

Les Voiles écarlates (2022)
Image du film « Les Voiles écarlates »

« Le temps n'a jamais été clément avec nous »

À l'écran, tout devient beaucoup plus concret : au lieu de la mystérieuse « Grinlande », c'est un village français, et au lieu d'un temps féerique, c'est la première moitié du XXe siècle. Ce n'est pas un hasard : ici, « Les Voiles écarlates » devient très français dans l'esprit, et le temps passe et se fait sentir (le vieux père au début de l'histoire revient de la Première Guerre mondiale, et quelques années plus tard, les jouets en bois qu'il fabriquait ne sont plus nécessaires : les enfants ne jouent plus qu'avec ceux qui bougent). Le temps est de toute façon cruel et inexorable : il est difficile de ne pas le remarquer, d'où la valeur de ce qui n'est pas soumis au temps.

Les Voiles écarlates (2022)
Image du film « Les Voiles écarlates »

Par exemple, les noms sautent aux yeux : au lieu des étranges « Assol » ou « Longren », les héros portent des noms plus familiers, mais toujours significatifs ; de plus, les noms des personnages coïncident souvent avec ceux des acteurs. Le vieux père s'appelle Raphaël (il travaille toute sa vie le bois, mais dans l'âme c'est un artiste : sculpteur et graveur), et sa défunte épouse s'appelle Marie (une rime évidente avec la Vierge Marie, elle aussi femme d'un charpentier). Leur fille n'est pas appelée Assol, mais Juliette, et il semble que son destin soit d'attendre son Roméo. Ainsi, la vie concrète d'une personne concrète s'inscrit soit dans un mythe, soit dans un conte de fées, soit dans l'histoire : le nom rappelle toujours le passé, mais prédit en quelque sorte toute la vie future.

« Faire de ses propres mains ce qu'on appelle des miracles »

Et puis, dans ce monde matériel, la magie fait irruption : tantôt la voisine qui aide à élever Juliette (Noémie Lvovsky) se met à lire l'avenir dans le marc de café, tantôt les petites filles jouent à être « trois sorcières » (ce qui évoque soit les trois Parques de la mythologie grecque tissant les fils du destin, soit simplement les trois Grâces). Raphaël fabrique des jouets qui prennent vie dans l'imagination des enfants, et lorsqu'il termine la statue en bois de sa défunte épouse, il ressemble presque à Pygmalion (si l'action se déroulait quelques siècles plus tôt, la statue prendrait vie, sans aucun doute).

Mais ce qu'il y a de plus magique ici, c'est la musique (on ne peut pas ne pas mentionner le travail du compositeur Gabriel Yared) : pour sa fille, le père parvient à accorder un vieux piano, et lui-même, d'une manière rustique (il faut voir ses mains !), joue d'un petit accordéon. La musique dans « Les Voiles écarlates » est quelque chose d'insaisissable, qui naît comme du vide, mais qui peut en dire plus que les mots prononcés. Cette maison semble vivre dans le langage des chansons et des notes : en ville, les gens n'écoutent pas de musique, mais ici, il y en a beaucoup.

Les Voiles écarlates (2022)
Image du film « Les Voiles écarlates »

Chez Pietro Marcello, « Les Voiles écarlates » devient une synthèse magique du conte de fées et de la réalité : tantôt c'est un conte de fées dans lequel la réalité pénètre avec ses lois d'espace et de temps, tantôt c'est la réalité dans laquelle la magie se découvre imperceptiblement. Et peu importe que techniquement il n'y ait rien d'inexplicable dans l'histoire : Marcello, à la suite de Grine, ne s'intéresse pas à la magie en tant que telle ; le déplacement doit se produire non pas dans la « réalité objective » (qui, de plus, n'existe probablement pas), mais dans le regard humain sur le monde. Il suffit de convaincre le spectateur et les héros que tout ce qui se passe est comparable à une intrigue magique. Alors il s'avère qu'il n'y a pas de frontières nettes entre l'ordinaire et le magique, entre la réalité et le rêve : tout est indissociablement lié – il suffit de regarder notre monde sous le bon angle.

« Elle guettait le navire aux Voiles écarlates »

On peut, par exemple, regarder autour de soi avec la caméra du directeur de la photographie Marco Graziaplena, qui filme sur pellicule : avec la même attention aux rayons du soleil, à la texture matérielle (que ce soit la surface de l'eau, la peau des mains du père ou la végétation forestière) et à la couleur écarlate. L'écarlate est présent à l'écran dès le début : Juliette porte constamment une petite robe écarlate ou des rubans rouges dans les cheveux, et sur les murs, on aperçoit de temps en temps un revêtement rosé. Jusqu'à un certain moment, le rouge est peu présent : il est donné comme par allusions, devenant un rappel constant que la rencontre avec le rouge le plus important dans la vie de la fille est inévitable et encore à venir.

Les Voiles écarlates (2022)
Image du film « Les Voiles écarlates »

Le seul inconvénient du film serait peut-être un manque de dramatisme malgré une histoire assez tendue, mais c'est un sacrifice justifié pour préserver le style général. Après tout, « Les Voiles écarlates » n'est pas un drame, mais un conte de fées subtil et sincère ; plus encore, une « féerie » sur le rêve et l'amour sans se soucier du reste.

D'autant plus surprenant de se rappeler qu'Alexandre Grine a terminé son texte en 1922, soit, pour ainsi dire, l'année de la fin de la guerre civile en Russie. On a l'impression qu'en cent ans, le temps n'a pas beaucoup changé : trop complexe pour espérer quelque chose qui contredit autant la réalité environnante. Mais puisque l'on croit à ce merveilleux film, il ne reste plus qu'à guetter ces voiles écarlates qui vous sont destinées personnellement. Si ce n'est sur un navire, alors sur un avion ; si ce n'est sur un avion, alors ailleurs.

Bande-annonce :

« Les Voiles écarlates » au cinéma à partir du 7 mars.