
« Les Chambres rouges », thriller canadien sur le darknet et grand succès dans les cercles restreints de cinéphiles, sort en salles. Pourquoi ce film sur les maniaques, leurs fans et le poker en ligne justifie sa réputation discrète, dans notre criti...
Kelly-Anne (Juliette Gariépy, remarquable), une jeune femme, passe ses nuits devant le palais de justice pour être la première à la file pour le procès très médiatisé. Un maniaque a torturé, tué, démembré des adolescentes et a filmé le tout. Et pas seulement filmé, mais diffusé sur Internet. Sur le darknet, plus précisément. On l'a, semble-t-il, retrouvé et on le juge maintenant. Dominick Chevalier (Maxwell McCabe-Lokos), un homme chauve d'âge moyen aux yeux tristes, passera tout le film dans une cage de verre, tandis qu'un avocat rusé et une procureure active débattront de son sort, et que les jurés se prépareront à le décider. Depuis le coin de la salle, Kelly-Anne et d'autres curieux observeront.
Dès la première audience, le réalisateur Pascal Plante l'étire sur vingt minutes pour faire comprendre l'essentiel de ce qu'un procès peut enseigner : le mal est banal et ennuyeux. Surtout quand on ne le montre pas, mais qu'on le décrit. Ensuite, les événements ne se précipitent pas non plus, mais la narration méditative s'avère captivante, comme c'était la mode dans le cinéma giallo. Comme Dario Argento et Lucio Fulci, le réalisateur Plante avoue son amour pour le rouge sang, bien qu'il en trouve les nuances plutôt sur l'écran du moniteur que dans les scènes violentes.
Une grande partie du film, Kelly-Anne passe sur le darknet, ne sortant dans le monde réel qu'avec un effort visible. Et celui-ci, chose caractéristique, est nettement plus sombre que bien des endroits les plus obscurs d'Internet. Et il est tout aussi facile de s'y perdre. Les jurés doivent chercher la vérité dans un labyrinthe de contradictions. Les filles tuées par le maniaque ont simplement pris un mauvais tournant à un moment donné. Les groupies de Chevalier cherchent des erreurs et des falsifications dans le travail du procureur pour justifier le meurtrier qu'elles chérissent (et il a un fan-club comme une rock-star des années soixante-dix, et c'est comme si c'était une idée importante pour Plante). Clémentine (Laurie Babin), avec qui Kelly-Anne s'est liée d'amitié dans la salle d'audience, n'est pas non plus venue de sa lointaine ville pour regarder un potentiel maniaque avec des yeux amoureux.

La question du regard est d'ailleurs centrale dans le film : ici, morts et vivants, tous regardent quelque chose. Comprenant que la force du thriller réside dans les non-dits, dans l'impossibilité (du moins jusqu'à un certain point) de déchiffrer la logique de l'intrigue, Plante ne cherche pas à imposer son interprétation, ne se précipite pas à abattre ses cartes et ne se laisse pas trop aller à disperser des allusions significatives. « Les Chambres rouges » en tant que thriller surprend par son sérieux formaliste : c'est un rare film sur la nature de l'observation qui a vraiment la patience de scruter ses personnages plutôt que de les expliquer.
Et le spectateur est également libre de choisir comment regarder ce film. On peut analyser sa généalogie dans le cinéma. Il y a eu, par exemple, des films comme « Vidéodrome » et « Le Démon amoureux », et eux aussi parlaient de snuff-videos en libre accès. De bons films, certes, mais Plante n'est quand même pas Cronenberg. Ni Argento, bien que le giallo soit effectivement très présent. Argento lui-même se serait donné à fond sur un matériau aussi paranoïaque, et aurait fait des « Chambres rouge sang », d'autant plus que par les types, l'héroïne principale et son amie viennent justement de sa période dorée.
On peut retracer les racines des images symboliques utilisées par le réalisateur. Le nom de famille Chevalier, par exemple, se traduit du français par chevalier, l'assistante vocale Guenièvre partage son nom avec la femme du roi Arthur, et l'ordinateur de l'héroïne affiche le tableau « La Dame de Shalott » d'après le poème de Tennyson. La fée Shalott était assise dans sa tour et filait, car une malédiction mystérieuse l'empêchait de regarder par la fenêtre et elle ne pouvait voir le monde qu'à travers un miroir. Un jour, elle n'y tint plus — car Sir Lancelot passait par là — et regarda le monde, pour ainsi dire, sans filtres. Son fil se rompit, son métier à tisser se brisa, le miroir se fendit. Elle monta dans une barque, s'éloigna et mourut bientôt.
C'est une direction d'analyse un peu plus prometteuse — le film comporte effectivement, d'une part, un motif d'isolement, de distanciation de l'héroïne, et d'autre part, un sentiment général d'impénétrabilité du monde à la connaissance. Sur le darknet, rien n'est ce qu'il paraît. Dans la salle d'audience, le plus souvent non plus. La télévision ment, les vidéos sont faciles à truquer, aucun témoignage n'est totalement fiable. Par ailleurs, ce n'est pas seulement l'héroïne qui se retrouve dans la position de Shalott, mais aussi le spectateur. On ne nous montre jamais ce pour quoi tout le monde s'est réuni : les fameuses snuff-videos. Les tortures, les meurtres et les démembrements, nous ne les voyons que par réflexion : comme l'horreur dans les yeux de Clémentine, comme l'ennui curieux sur le visage de Kelly-Anne.
Cependant, il est peu probable que Plante ait simplement voulu raconter son poème préféré, et il est encore plus douteux que ce soit l'amour de l'épopée arthurienne qui ait assuré au film sa popularité assez fantastique pour un thriller canadien francophone à petit budget.

Plante a d'abord réalisé un détective, mais pas tout à fait ordinaire, probablement. Le roman policier classique repose sur la symétrie du criminel et du détective, tous deux étant des éléments flottants dans une structure sociale assez rigide pour les autres. L'étranger Poirot est toujours comme exclu de son environnement ; Holmes s'occupe tantôt de l'aristocratie anglaise, tantôt des mormons américains. Mais les criminels aussi, le plus souvent, semblent renoncer à leur statut social, déchirer le tissu de l'ordre public. L'idée populaire que pour vaincre le dragon, il faut devenir dragon, se révèle pleinement dans le détective : il n'y aurait pas de criminel plus redoutable que Holmes, seule sa bonne volonté maintient le monde à flot. Plante renverse assez inopinément ce schéma des choses.
Pour prouver la culpabilité de Chevalier, vaincre le maniaque, Kelly-Anne devient semblable non pas à lui, mais à sa victime, se met à sa place, adopte une position faible. Ce n'est qu'en jouant la victime qu'elle réussit comme détective. Le refus de principe de prendre la place du maniaque, d'utiliser ses moyens même au niveau symbolique — c'est, si l'on y réfléchit, un modèle d'enquête assez étonnant, ce à quoi on ne s'attend pas de la part du fameux male gaze.
Et c'est précisément dans ce contexte que le motif de l'isolement, de la fatalité de la communication avec le monde extérieur de l'histoire de Shalott se actualise véritablement. Kelly-Anne peut surmonter la position d'observatrice, sortir, pour ainsi dire, de la tour, mais pas en sa propre qualité. Pour participer à l'intrigue, elle doit accepter un récit étranger. Peut-être pas devenir une victime, mais la jouer. Il n'y a pas de place pour elle dans le monde en tant qu'elle-même. La mélancolie des plans finaux semble résider précisément là : tout le monde finit par s'inscrire dans des lignes de vie prévisibles — de la prison au cabinet du psychologue — tandis que Kelly-Anne, ayant joué un rôle étranger dans une vie étrangère, se détache de l'écran. Et dans cette incertitude, il y a étonnamment peu d'espoir.
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