Comme c'est bien qu'il existe dans le monde des hommes et des femmes, des distances et des voitures pour les franchir, les plages désertes de Deauville et quelques gares. Il semble que c'est à ces endroits que le cœur commence à battre en rythme syncopé.
Claude Lelouch tourne « Un homme et une femme » comme si l'amour était impossible sans mouvement. Anne Gauthier (Anouk Aimée) et Jean-Louis Duroc (Jean-Louis Trintignant) sont presque constamment en route : ils roulent sur l'autoroute, montent dans le train, courent l'un vers l'autre, traversent les rues de la ville. L'espace entre les personnes s'avère tout aussi important que les rencontres elles-mêmes. L'amour naît non pas au moment de l'aveu, mais dans l'attente du prochain regard, du prochain appel, de la prochaine route.

Voici quelques choses que l'on a envie de faire après avoir vu « Un homme et une femme » : se promener dans la France hivernale en cardigan gris, porter des cols en fourrure, rater son train, faire du bateau entouré de ses proches, se dessiner des yeux de biche et arranger sa frange volumineuse, se jeter dans les bras et regarder dans les yeux aussi longtemps que le cœur le commande.
C'est probablement ce qui distingue un grand film romantique d'une simple belle histoire d'amour. Il ne fait pas rêver d'une personne en particulier, mais rend plutôt le désir de vivre et de tomber amoureux. Après avoir vu le film, on a envie de regarder les passants plus attentivement, de rouler sans but précis, d'attraper le soleil d'hiver dans le pare-brise de la voiture. Lelouch rappelle que la romance naît dans le quotidien. Il suffit d'apprendre à la remarquer parmi les choses habituelles.

L'amour et les courses automobiles, quelque chose de familier que nous avons lu dans « La vie empruntée », quelques années plus tôt. Cependant, Claude Lelouch, contrairement à Erich Maria Remarque, épargne chaque participant de cette histoire, leur permettant de vivre les traumatismes principaux en dehors du cadre du récit. Anne Gauthier et Jean-Louis Duroc sont de véritables enfants gâtés du destin. Ils sont capables d'aimer malgré tout, et le spectateur peut les envier.

Le plus étonnant est que la tragédie dans ce film ne passe pas au premier plan, mais existe en arrière-plan, ne se rappelant à nous que quelques fois. Claude Lelouch ne montre presque rien directement, le passé existe dans des fragments de mémoire, de courtes éclairs, des pensées aléatoires. Chaque adulte arrive dans une nouvelle relation déjà accompagné. Avec lui viennent les pertes, les peurs, l'amour passé, la culpabilité. L'amour n'efface pas le passé, mais cesse d'y voir une condamnation.

Si l'on regarde ce film avec une optique moderne, bien sûr, certaines actions des personnages rappellent « Obsession » de Carrie Barker. Et pourtant, les sentiments de l'Homme et de la Femme n'ont pas besoin de cette optique. En essayant de comprendre les œuvres classiques avec la nouvelle éthique, on n'obtient que de la déception. Ainsi, Anne Gauthier et Jean-Louis Duroc n'ont pas besoin de notre bénédiction.
Le cinéma classique demande rarement une évaluation morale au spectateur. Il laisse au spectateur le statut d'observateur, et non de juge. C'est pourquoi les héros de Lelouch semblent encore vivants aujourd'hui. Ils ne sont pas parfaits, pas toujours cohérents, parfois ils commettent des actes qui aujourd'hui soulèveraient sans doute des questions. Mais les sentiments obéissent à leurs propres lois, et Claude Lelouch ne cherche délibérément pas à les mettre en conformité avec les attentes sociales.

La musique de Francis Lai joue un rôle particulier dans le film. Le célèbre « da-ba-da-ba-da » est depuis longtemps devenu un symbole culturel indépendant, reconnu même par ceux qui n'ont jamais vu « Un homme et une femme ». Mais dans le film lui-même, cette mélodie fonctionne différemment. Elle précède un sentiment profond, apparaît en quelques notes lors de la première rencontre et se développe pleinement dans la scène culminante. La musique devient le prolongement du regard, aide à dire ce qui ne peut pas encore être verbalisé. Il est étonnant de voir à quel point un thème simple peut contenir toute une histoire d'amour — timide, maladroite, heureuse et en même temps vouée à un souvenir éclatant, un éclair.

Non moins étonnante est l'histoire même de la création du film. Après plusieurs échecs commerciaux, Lelouch s'est retrouvé dans la position d'un réalisateur qui n'a presque rien à perdre. Le film a été tourné avec un budget limité, dans des lieux réels, avec un minimum d'équipement et une grande part d'improvisation. L'alternance de pellicule couleur et noir et blanc, qui aujourd'hui semble être un procédé artistique raffiné, est née non seulement d'un choix esthétique, mais aussi d'une nécessité de production. Et, comme c'est souvent le cas au cinéma, les contraintes sont devenues de manière inattendue une source de liberté. Grâce à elles, le film a conservé une sensation d'immédiateté documentaire, comme si la caméra s'était trouvée par hasard à côté de deux personnes à qui il était donné le bonheur de se rencontrer.
Claude Lelouch repousse avec soin les problèmes quotidiens au second plan, permettant aux héros d'aimer. Il semble découper dans le temps quelques jours pendant lesquels on peut oublier le travail, l'argent, les rôles sociaux et simplement observer comment deux personnes cessent progressivement d'avoir peur de leur propre bonheur. Il semble que c'est cette capacité à protéger le sentiment de tout ce qui est superflu qui a fait du film l'une des histoires d'amour les plus poignantes du cinéma européen.

Les avatars de notre amour ont tendance à s'évaporer. Mais cette étreinte d'Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant restera à jamais dans l'histoire du cinéma comme le point culminant de l'intensité d'un sentiment tendre. Il semble que ce léger envol, accompagné d'une mélodie discrète, émet une lumière particulière. Malgré la brièveté de la première vague d'amour, les spectateurs possèdent un rappel éternel que ce sont précisément ces émotions qui valent la peine d'être attendues.
C'est peut-être pour cela que la fin du film n'est pas perçue comme un point final. Lelouch ne raconte pas tant une histoire d'amour qu'il fixe l'instant où deux personnes décident de faire confiance à la vie. Le reste est hors champ. Seront-ils heureux ? On ne sait pas. Mais le cinéma peut rarement offrir quelque chose de plus précieux que la sensation de possibilité. « Un homme et une femme » se termine exactement au moment où le spectateur commence lui-même à croire : après les pertes les plus lourdes, le cœur est encore capable de reconnaître l'autre personne.

L'amour triomphe du désespoir. Il semble que c'est tout ce qu'il faut retenir pour se réconcilier avec la vie. Le chef-d'œuvre de Claude Lelouch est de retour en salles en format 4K pour son 60e anniversaire. Vous pouvez voir le film culte sur grand écran grâce à A-One.
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