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Le provocateur français et esthète réfléchi transpose avec tout le respect le roman de Camus au langage cinématographique et provoque délibérément les fans de Visconti dans le nouveau film «L'Étranger».

Le 5 mars, le film «L'Étranger» du provocateur et esthète François Ozon sort dans les cinémas russes. L'adaptation du premier roman de l'auteur de la dépression masculine Albert Camus n'est pas seulement un geste respectueux envers l'héritage de la «conscience de l'Occident», mais aussi une déclaration forte sur le présent. Comment Ozon transmet élégamment le détachement du protagoniste, pourquoi l'adaptation du français enfant terrible copie souvent la version de Luchino Visconti jusqu'au ridicule, et comment le film condamne la politique coloniale sans presque tomber dans le discours politique — nous vous racontons tout cela dans notre article.

Meursault indifférent

"L'Étranger" Camus


Algérie, années 30. Le pays est encore sous domination coloniale française. Meursault, petit employé de bureau, vit dans une insoutenable légèreté de l'être et ne remarque pas son bonheur. Un jour, il reçoit un télégramme annonçant la mort de sa mère à l'asile, mais lors des funérailles, il ne montre aucune émotion. Cette insensibilité inattendue devant le cercueil de sa parente choque son entourage et devient le déclencheur de l'absurde imminent.

Pas de place pour les étrangers ici

"L'Étranger" Ozon
Image du film «L'Étranger»

L'œuvre de jeunesse du principal existentialiste européen a explosé avec sa philosophie tout le XXe siècle. Un homme qui ne dit que la vérité et ne craint pas la punition pour ses actes devient immédiatement l'ennemi principal de la société humaine. C'est à cette conclusion peu réjouissante que Camus parvient dans son premier manifeste créatif.

Le choix d'une œuvre aussi retentissante pour une adaptation dans la filmographie d'Ozon semble d'abord étrange. Le provocateur et esthète accompli avait déjà transposé de la littérature au langage cinématographique, comme par exemple «Mon crime» d'après Louis Verneuil et le culte «8 femmes» d'après la pièce de Robert Thomas. Mais ces exemples relèvent difficilement de la haute littérature camusienne. Il semble plutôt que le réalisateur, après un accueil mitigé du public, ait pris une figure aussi puissante pour prouver qu'il reste encore un grand auteur européen de la trempe de Fassbinder ou Antonioni. Convenez qu'après une comédie noire pas très réussie, on a envie de revenir dans le cercle des immortels. Et Camus est le meilleur candidat pour cette démarche.

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Aliénation et menace dans chaque plan

"L'Étranger" adaptation
Image du film «L'Étranger»

La langue sèche et parfois protocolaire de la prose du génie de la pensée existentielle est rendue par Ozon avec des moyens tout aussi sobres mais expressifs. Tout le film est tourné en noir et blanc strict, et c'est un grand mérite du réalisateur. La perte de couleur et de couleurs vives apporte au tissu du film des sentiments d'inquiétude et de doute qui habitaient le roman lui-même. L'abondance de plans généraux, élégamment filmés par l'opérateur Manuel Dacosse, contribue à l'atmosphère générale de trouble lent. La caméra, comme un observateur muet, suit attentivement la flânerie du protagoniste, mais se tient à distance pour ne pas l'effrayer. En conséquence, dans certains plans, Meursault ressemble déjà à un criminel sous surveillance policière incessante.

La scène culminante du procès du héros est brillamment mise en scène. Une mise en scène profonde avec un nombre intentionnellement réduit de décors transforme une audience ordinaire en un véritable procès kafkaïen hors du temps et de l'espace. L'accent mis sur les ventilateurs noirs tournant lentement est particulièrement réussi. Le bourdonnement de leurs pales ne coupe pas seulement l'air étouffant de la journée méridionale, mais devient aussi une épée du destin qui s'est déjà abattue sur le modeste employé.

Mais le principal succès est le choix paradoxal de Benjamin Voisin pour le rôle de Meursault. Connu de nombreux fans du réalisateur pour la carte postale nostalgique de la jeunesse «Été 85», ce jeune homme aux joues roses et ouvert se révèle ici étonnamment dépourvu d'empathie et d'une froideur saisissante, telle une poupée de porcelaine dans une vitrine d'antiquités. Dans certains plans, il rappelle même le principal bel homme glacial du cinéma mondial — Alain Delon à l'époque du «L'Éclipse» et de «Rocco et ses frères». Ce détachement dans le jeu est le résultat de longues lectures des travaux de Robert Bresson et de sa méthode de travail avec les acteurs comme des mannequins sans sentiments ni émotions.

Le corps comme pièce à conviction

"L'Étranger" Voisin
Image du film «L'Étranger»

Le réalisateur ne se prive pas non plus de son exploration favorite de la corporalité. La chair humaine a toujours été pour le malicieux vampire Ozon un champ d'expérimentation et d'interprétation. Dans son premier film «Sous le sable», l'enveloppe extérieure devient une métaphore du deuil, tandis que dans «La Piscine», l'opposition du corps de la jeune fille et de la nudité de l'héroïne adulte devient un symbole de rivalité pour la vie.

Dans «L'Étranger», l'esthète endurci et fauteur de troubles n'hésite pas à faire glisser l'œil de la caméra sur les corps nus et pas tout à fait nus des personnages principaux sous le soleil éclatant ou dans l'intimité du foyer. Il se délecte de leur beauté primordiale inaltérée et, dans les premières scènes, façonne Meursault et sa bien-aimée Marie (l'éblouissante Rebecca Marder) en idoles du temps de l'âge d'or d'Hollywood. Lui, avec ses mèches blondes parfaitement lissées, ressemble au jeune James Stewart, elle, en maillot de bain rayé et aux vagues sombres, est tout droit sortie d'Elizabeth Taylor.

Esthète — et tout est dit. Mais pas tout à fait. À ces bons vivants repus et satisfaits de la vie, Ozon oppose l'Arabe à la lèvre fendue et aux aisselles poilues. Le charme modeste de la bourgeoisie craque de toutes parts. La satire des riches blancs, le réalisateur la garde toujours sous le coude.

Ozon troll Visconti et respecte Camus

"L'Étranger" Visconti
Image du film «L'Étranger» (1967)

«L'Étranger», malgré toute sa renommée et son influence sur la pensée philosophique du XXe siècle, n'a été adapté qu'une seule fois, et c'était, pour le moins, un échec créatif. En 1967, l'un des dieux du cinéma italien, Luchino Visconti, s'est attaqué au nerf de l'époque et n'a finalement réalisé qu'une illustration colorée du roman de l'écrivain. Le film, malgré la main du maître visible dans chaque plan, ne peut être qualifié de spectacle. Une transcription lettre pour lettre du livre, un mauvais casting avec Mastroianni (il est trop sentimental dans le rôle de Meursault), une image lumineuse rappelant les stations balnéaires du kraï de Krasnodar, et un contrôle total du tournage par la veuve de l'écrivain, Francine, n'ont pas laissé au réalisateur la moindre chance d'entamer un dialogue avec Camus.

François Ozon est un postmoderniste de renom, cinéphile et gallois. Dans son film, il copie donc facilement des scènes de la version de Visconti. Que ce soit l'arrestation de Meursault après le meurtre de l'Arabe ou le coup de soleil et les coups de feu qui s'ensuivent — tout est reproduit avec une précision étonnante. Même les raccords de montage ne changent pas. Mais contrairement au film du grand Italien, dans celui du Français, ces moments ne provoquent pas l'ombre d'un sourire. Au contraire, seulement «l'horreur… l'horreur», comme disait un célèbre personnage de cinéma. On a l'impression que le réalisateur tient tellement à l'héritage de son pays qu'il veut prouver à Visconti, désormais disparu, une seule idée : seul un compatriote peut vraiment comprendre le grand Français.

«J'ai tué un Arabe»

"L'Étranger" Moussa
Image du film «L'Étranger»

Dans «L'Étranger», la victime du système était un jeune bourgeois blanc qui, à cause de ses principes, se retrouvait homme de trop. Ozon renverse les règles du jeu et met au premier plan la question algérienne et les problèmes de politique raciale. Ce thème préoccupait aussi Camus lui-même (ses opinions sur les actions de son pays natal sont encore débattues aujourd'hui). En commençant par des détails — comme le choix de la compositrice d'origine koweïtienne Fatima Al Qadiri pour la musique du film et le générique sur le rythme de «Killing an Arab» du groupe Cure, composé sous l'impression du roman français — et en terminant par des choses plus globales comme les véritables actualités de l'Algérie coloniale des années 30, l'apparition du nom de Moussa pour l'Arabe tué et une fin plus sociale.

Mais Ozon observe presque la mesure dans sa critique de la civilisation européenne et ne transforme pas le film en tribune publique, comme ce fut le cas avec le trop direct «Grâce à Dieu». Seule la scène d'ouverture avec la célèbre phrase assourdissante «J'ai tué un Arabe» fait exception. Ici, le maître ne s'est pas retenu et s'est écarté de l'art pour une déclaration politique, mais n'a pas franchi la ligne. De telles excuses ne semblent pas hypocrites de la part d'un Européen blanc moderne. Le grand-père d'Ozon était juge à l'époque de l'apartheid algérien, donc François a vraiment joué son devoir de conscience et a livré un message personnel au-delà des pages du classique littéraire.

Avant l'aube

"L'Étranger" film
Image du film «L'Étranger»

«L'Étranger» du classique vivant François Ozon parvient à s'approcher de la compréhension du principal roman philosophique du XXe siècle et à utiliser l'héritage d'Albert Camus à ses propres fins. Le réalisateur, sentant l'intention du grand auteur, réduit la palette de couleurs à un monochrome froid. Il vole élégamment des scènes entières à l'incarnation passée de Visconti et les jette dans l'espace noir et blanc de l'aliénation et de l'abandon. Par le changement de climat, elles se manifestent différemment et plongent le spectateur dans un état de trouble dû à un coup de soleil soudain, brillant comme une lame de couteau dans une ruelle sombre.

Ozon critique le système et son degré croissant d'absurde. En transformant délibérément l'audience judiciaire en un cauchemar surréaliste, il amène le spectateur à penser que rien ne change, et que la victime est à nouveau un jeune homme blanc indifférent au visage angélique, et non un Arabe innocent absurdement tué sans nom.