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Parlons de « Dune » de Denis Villeneuve de deux points de vue : celui qui a lu les livres de Frank Herbert et celui qui découvre pour la première fois la planète Arrakis et le conflit qui y fait rage.

Les salles de cinéma sont prises d'assaut par la tant attendue « Dune » de Denis Villeneuve. Nos auteurs, Varvara Ulyanionok et Roman Kovalev (ci-après V.U., R.K.), ont visionné le travail du réalisateur canadien et ont tenté de répondre à plusieurs questions qui ont émergé de deux points de vue : celui d'une personne ayant lu le livre de Frank Herbert (Varvara) et celui d'un spectateur découvrant cet univers pour la première fois avec l'œuvre de Villeneuve (Roman). Nous espérons que vous trouverez beaucoup de choses intéressantes dans le cadre de cette interview singulière.

— « Dune » a-t-elle réussi ?

R.K. :

Oui. Aucun doute là-dessus. Même ceux qui critiquent le film pour certains aspects (par exemple, le développement des personnages secondaires) soulignent la magnifique direction artistique, le design sonore exceptionnel (c'est le plus silencieux des blockbusters bruyants à 100 millions de dollars), le casting parfait et surtout l'effet que produit le film : il captive. Il est IMPOSSIBLE de s'en détacher.

Dès les premières minutes, le plan de Denis Villeneuve pour immerger le spectateur dans d'autres mondes fonctionne, et à certains moments, il devient même difficile de respirer à cause de la tension et de la peur de manquer quelque chose. La froideur contemplative distante mélangée à des épisodes rares mais très émotionnels, que le réalisateur a peaufinée pendant des années, est ici parfaitement adaptée. Une telle expérience cinématographique est difficile à oublier. Donc oui, on peut parler de « Dune » comme d'un film réussi.

Film Dune

V.U. :

Oh, absolument. « Dune » a fait l'objet d'une attente considérablement prolongée de la part des fans du monde entier, qui avaient déjà en main plusieurs tentatives d'adaptation (bonjour, David Lynch et l'étrange mini-série de 2000). Villeneuve avait promis d'aborder le matériau avec respect et de ravir les connaisseurs de Herbert. Pourtant, une once de scepticisme empoisonnait l'attente, car cette toile de fond gigantesque, qui a inspiré des centaines, voire des milliers de scientifiques et d'auteurs de science-fiction à travers le monde, semble presque inadaptable.

D'autant plus grande est la joie que le nouveau « Dune » se regarde avec un franc plaisir. Il laisse un arrière-goût très agréable et donne hâte d'attendre la suite, car nous attend un développement encore plus intéressant et encore plus de personnages hauts en couleur.

Le film suscite-t-il l'enthousiasme ? Avec un peu de réserve, plutôt non. Mais il a indéniablement réussi.

— Est-il obligatoire de lire le livre avant de voir le film ?

V.U. :

C'est une question très difficile. D'un côté, la connaissance du livre m'a permis de ne pas me perdre parmi les visages et les lieux de l'action ; de plus, un plaisir particulier réside dans le fait que Denis Villeneuve, à de nombreuses reprises, m'a fait, à moi, fan de l'épopée de Frank Herbert, un grand plaisir. Rien que la grosse tête de taureau accrochée au mur au début, et la phrase « Est-ce qu'il le taquine ? » lancée par le personnage de Javier Bardem à la fin du film, en sont la preuve.

D'un autre côté, Villeneuve suit presque en tous points la lettre du livre, se réservant le droit d'apporter uniquement des changements cosmétiques, ce qui enlève un peu de mystère à l'action. J'ai essayé de toutes mes forces de regarder « Dune » d'un œil neuf, mais je ne peux pas faire semblant d'entendre les paroles de la Révérende Mère pour la première fois, et qu'elles suscitent en moi autant de surprise et d'indignation que chez Paul.

Je suis donc à la fois pour la lecture du livre avant de commencer, et pour une méconnaissance totale de l'univers. Chacune de ces deux perspectives a son charme, et Villeneuve offre la possibilité de profiter de l'action pour les deux camps.

Premier aperçu du film

R.K. :

Je suis partisan que les adaptations soient aussi proches que possible de la source originale, tout en y apportant quelque chose de nouveau, devenant ainsi des œuvres à part entière. Peter Jackson à l'époque a supprimé des arcs narratifs entiers du « Seigneur des Anneaux », mais au final cela ne l'a pas empêché de créer une toile complète et totalement autonome, qui se perçoit parfaitement en dehors des livres de Tolkien.

Il me semble que quelque chose de similaire a été réussi par Denis Villeneuve, qui a fermement décidé de diviser le premier livre du cycle de Frank Herbert en 2 films distincts. Grâce à cela, en tant que spectateur non familier avec la source originale, il m'a été extrêmement confortable de découvrir l'univers et les personnages de l'épopée. Le rythme narratif posé a également favorisé une immersion profonde et un attachement à ce monde et à ses héros. Peut-être que la connaissance de l'original aide à s'orienter plus rapidement dans l'action et à mieux comprendre le contexte des relations entre les personnages, mais dans l'ensemble, lire le livre avant le film n'est pas du tout nécessaire. Autre chose : après avoir vu le film, on aura clairement envie de le faire.

— Les thèmes d'une œuvre vieille de 55 ans sont-ils toujours d'actualité pour le cinéma moderne ?

R.K. :

Ce qui est magnifique avec « Dune », c'est qu'elle aborde de nombreux thèmes (désolé pour le jeu de mots). Certains sont énoncés, pour ainsi dire, de manière frontale, comme le messianisme (dans le paradigme des parallèles avec les religions du Moyen-Orient), les méfaits du colonialisme et les problèmes écologiques. D'autres sont plutôt sous-entendus naturellement (les relations entre un fils et sa mère, les valeurs du devoir et de l'honneur). D'autres encore sont seulement esquissés : les jeux politiques en coulisses, la structure de l'impérialisme, le fanatisme religieux planifié.

Et on ne peut pas dire qu'un de ces thèmes soit particulièrement obsolète. Les mêmes questions environnementales jouent aujourd'hui un rôle bien plus important dans la conscience de masse qu'à l'époque où Herbert écrivait ses livres. C'est en cela que les grandes œuvres se distinguent des œuvres de passage : par leur universalité et leur intemporalité. Denis Villeneuve lui-même considère « Dune » plus actuelle que jamais. Et il est difficile d'être en désaccord avec lui.

Jason Momoa Dune

V.U. :

Le voyage du héros a toujours été, est et sera pertinent. C'est l'un des récits les plus anciens, présent à la fois dans la mythologie et dans les œuvres de la culture de masse de manière omniprésente, il ne deviendra donc jamais obsolète. Autre chose : pour la plupart, une telle arche ne semblera pas novatrice. Mais comme on dit, tout ce qui est nouveau est du vieux bien oublié.

Il en va tout autrement du fait que nous vivons à l'ère de la justice sociale, et beaucoup accuseront prématurément les créateurs. Car le personnage principal est encore une fois un joli garçon blanc, et il n'y a absolument aucun représentant de l'orientation sexuelle non traditionnelle (petit spoiler : il y en a un, on ne nous a simplement pas encore parlé de ses préférences, et je ne pense pas qu'on le fasse, pour ne offenser personne). Et là, il faudra faire la part des choses en fonction de l'époque à laquelle le livre a été écrit.

D'autant plus que Villeneuve a essayé de corriger cela en changeant la race et le sexe de l'un des personnages clés. Le puriste en moi s'indigne, mais l'amateur de cinéma comprend qu'à Hollywood aujourd'hui, hélas, on ne peut pas faire autrement. Habituez-vous.

— De quoi parle réellement le film « Dune » ?

V.U. :

Si l'on m'avait posé cette question à propos du livre, j'aurais dit qu'il est impossible d'y répondre. « Dune » en dit tellement que réduire tout cela à un seul thème serait un sacrilège. Rien qu'en passant, elle déconstruit le concept d'« élu » à deux reprises. Deux fois, bon sang !

Mais si nous parlons spécifiquement de la nouvelle adaptation, je dirais que l'un des thèmes principaux est la quête de soi. Autour de Paul Atréides se sont rassemblées de nombreuses personnes qui ont déjà déterminé leur chemin et leur destin, ce qui rend son impuissance et sa confusion particulièrement aiguës. Il doit encore bien peser ce qu'il pourrait devenir : duc, Fremen, Kwisatz Haderach, Lisan al-Gaib, souverain du monde ou bon père. Et le choix ne lui sera pas facile. Comme pour nous tous.

Dune 2021

R.K. :

Malgré l'abondance des thèmes abordés, le « Dune » de Villeneuve me semble être avant tout une métaphore du passage à l'âge adulte. Un passage d'un état de conscience à un autre. De la même manière que le personnage de Timothée Chalamet parcourt son chemin, d'héritier privilégié du trône d'une noble maison à un homme qui mènera des millions de personnes, le spectateur peut se souvenir comment il a échangé son maximalisme juvénile contre du pragmatisme, a commencé à assumer des responsabilités pour lui-même et ses proches. D'un côté, une telle métaphore peut sembler complexe et tirée par les cheveux, mais de l'autre, essayez simplement de regarder le film sous cet angle et vous remarquerez vous-même les parallèles évidents, à mon avis.

— Pourquoi « Dune » est-elle un film immersif ?

V.U. :

J'ai toujours eu un faible pour les films lents et réfléchis qui travaillent davantage sur l'atmosphère que sur la surprise à court terme du spectateur. Ici, on nous donne suffisamment de temps pour nous sentir partie prenante de l'action, et suffisamment de pièces de puzzle pour que nous tentions de reconstituer la mosaïque nous-mêmes. C'est-à-dire qu'une certaine responsabilité incombe au spectateur de comprendre le tout, ce qui accroît son implication.

On ne peut pas non plus passer sous silence la bande originale de Hans Zimmer, qui ajoute au film de la couleur et du caractère, qui font tant défaut à d'autres œuvres similaires dans le genre de l'épopée spatiale. Des motifs quasi primitifs se mêlent à des sons industriels et extraterrestres, ce qui ne peut manquer de faire impression.

Première bande-annonce officielle du film

R.K. :

Denis Villeneuve s'est délibérément concentré sur l'histoire de Paul Atréides et raconte la majeure partie de l'intrigue à travers le prisme de sa vision des événements. Mais ce n'est pas seulement une décision scénaristique et une tentative de simplifier une littérature incommensurable avec laquelle même David Lynch n'a pas réussi. Il y a là une volonté de rendre le film aussi immersif que possible. La caméra de Greig Fraser tantôt se place derrière l'épaule de Timothée Chalamet pour que le spectateur puisse s'identifier au héros, tantôt s'attarde sur des détails apparemment inutiles (comme le passage du sable entre les doigts), qui en réalité offrent encore plus de possibilités non pas de comprendre le film, mais de le ressentir. Une telle expérience spectatorielle se rencontre plus souvent lors d'un visionnage de cinéma d'auteur complexe, mais comme le montre Villeneuve, cela peut aussi être réalisé dans un opéra spatial coûteux.

— Le film comporte énormément de personnages, mais a-t-on réussi à tous les développer ?

R.K. :

Plutôt non que oui. Mais, apparemment, ce n'était pas l'objectif. Il est tout à fait évident que les mêmes représentants des Harkonnen (les antagonistes supposés de « Dune ») auront plus de temps à l'écran à l'avenir. Alors que le premier film visait à développer de manière adéquate les personnages centraux — Paul et Jessica — ainsi qu'à consacrer du temps aux héros qui ne seront plus présents par la suite. Une telle approche semble logique et simplifie considérablement la perception du film pour ceux qui ne connaissent pas la base littéraire.

Casting Dune

V.U. :

Pour l'instant, le développement des personnages ressemble davantage à des miettes de pain éparpillées, sur lesquelles il nous reste encore à parcourir le chemin hors de la forêt. Nous n'avons pas encore vu beaucoup de personnages importants — le Padishah-Empereur souvent mentionné, la princesse Irulan Corrino, le magnifique et très important personnage de Sting dans l'adaptation de David Lynch (nommé Feyd-Rautha Harkonnen). Je n'espère même plus voir l'apparition des très curieux représentants de la Guilde des Navigateurs ou du comte Fenring.

Cependant, il y a bien sûr de l'espoir que la plupart soient gardés pour l'avenir. Il y a de nombreuses opportunités manquées et de nombreux personnages déjà morts qui étaient bien mieux développés dans le livre. Mais espérer pouvoir faire tenir l'incontenable, c'est-à-dire développer chaque personnage en 2h30, est une utopie. Et je suis déjà contente de la manière dont cela a été fait.

— Quel acteur vole l'attention du spectateur ?

V.U. :

Tous les acteurs sont parfaitement choisis, chacun a abordé sa tâche avec sérieux, donc la question me met un peu dans l'embarras. Mais s'il faut choisir, je dirai que le talent de Jason Momoa a une fois de plus été confirmé. Le charisme d'Aquaman émane de lui.

Je voudrais m'attarder un peu sur Rebecca Ferguson. J'ai déjà entendu des avis disant qu'elle n'était pas assez fatale pour Lady Jessica, et trop émotive pour une Sœur Bene Gesserit. Je suis prête à la défendre bec et ongles. Premièrement, je considère Rebecca comme l'une des plus belles actrices d'Hollywood. Deuxièmement, regarder une bûche sans émotion pendant tout « Dune » aurait été insupportable. D'autant plus que Villeneuve a été assez sage, et Jessica ne se permet de pleurer que lorsqu'elle est seule, ou dans des cas extrêmes. Très bien pensé et magnifiquement joué.

Dune 2020

R.K. :

Il va sans dire que Timothée Chalamet a le mieux rempli sa tâche. Il ne pouvait pas en être autrement, car sinon le film aurait échoué. Mais les autres acteurs se sont également brillamment illustrés, indépendamment de l'importance de leurs personnages pour l'histoire ou du temps d'écran. Par exemple, Javier Bardem. Une apparition spectaculaire sur le seuil de la maison des Atréides. Un charisme débordant qui rappelle qu'il y a peu de temps, l'acteur a joué le brillant antagoniste dans la saga Bond. Bardem n'a pas eu beaucoup de temps à l'écran, mais il a certainement réussi à marquer les esprits.

— Pourquoi « Dune 2 » est-elle potentiellement le film majeur du genre pour les années à venir ?

R.K. :

Malgré toutes ses qualités, « Dune » n'est qu'une grande exposition. Un prologue qui ouvre les portes de quelque chose de véritablement grandiose. Villeneuve nous a présenté un nouvel univers, expliqué les règles, disposé les pièces sur cet échiquier et laissé jouer les Noirs. Au tour des Blancs. Et cela devrait être grandiose. Plus grandiose que le retour sur Pandore, qui s'éternise déjà depuis plus de 10 ans.

À propos de Dune

V.U. :

Une déclaration très ambitieuse. Je ne la qualifierais pas ainsi, même si je ne peux pas immédiatement penser à un film qui surpasserait « Dune » dans ce domaine. Une comparaison s'impose avec le propre « Blade Runner 2049 » de Villeneuve, qui a un énorme avantage sur « Dune » : il est déjà terminé.

Sans doute, le film qui définira le genre et en deviendra l'œuvre maîtresse doit encore apparaître, et il y a une petite chance que ce soit la suite de « Dune », qui n'aura plus à perdre autant de temps à disposer les pièces sur l'échiquier. Croisons les doigts et prions pour que « Dune » fasse une bonne recette (par précaution).

— Villeneuve est-il un génie ?

V.U. :

Villeneuve est un excellent réalisateur, et cela est plus que suffisant. Je dirai plus : c'est l'un des rares réalisateurs qui, personnellement, ne me déçoivent pas de film en film. Denis a déjà prouvé qu'il n'est pas un feu de paille, ni un créateur d'un seul film. Le mot « génie » est bien trop pompeux, mais une légère aura de génie dans les œuvres de Villeneuve est indéniable. Grâce à lui, « Dune » a valu l'attente et mérite qu'on continue d'attendre. Bravo.

Dune Denis Villeneuve

R.K. :

Si auparavant, que ce soit sérieusement ou pour plaisanter, on avait l'habitude d'appeler Christopher Nolan un génie, les derniers travaux du réalisateur ont plutôt sapé son autorité. Il a commencé à ressembler à une sorte de Steven Spielberg des années 2000, qui est encore bon en apparence, mais dont les meilleures œuvres sont déjà derrière lui. La place vacante de génie du blockbuster peut donc être tout à fait attribuée à Denis Villeneuve. Il sait travailler avec des scénarios originaux et des adaptations. Il crée de nouveaux mondes et impressionne par leur visualisation. Il crée les conditions dans lesquelles les acteurs montrent, sinon le maximum, du moins assurément leurs meilleures qualités. L'essentiel est que le Canadien continue à avancer à ce rythme et ne se renie pas.